Même chanson
Il existe une ronde que les enfants chantent encore au Québec, où l’on voit le loup, le renard et le lièvre, et où on les voit danser. Elle est vieille. La mélodie est une parodie du Dies iræ, retracée jusqu’à la Bourgogne du quinzième siècle, et dans sa version d’origine elle décrit un paysan musicien à une fête donnée par les notables du lieu, lesquels ne sont nommés que par des figures animales. Le temps qu’elle traverse l’océan, elle s’était usée jusqu’à deux vers, et au Québec on tape du pied dessus. Changez un seul mot dans ces deux vers, de sorte qu’on voie les animaux voter plutôt que danser, et rien d’autre dans la chanson n’a besoin de bouger. C’est toute l’observation, et elle mérite un dossier, parce que les deux choses que la nouvelle version compte sont vérifiables : un total de sièges auquel il en manque cinq, et une horloge qui, au Québec, n’a jamais dépassé vingt et un mois.
§01 · L’enregistrement
Voici la chanson. Elle dure deux minutes seize et nomme le résultat du 5 octobre 2026 dans son troisième couplet. Il y a deux façons d’entrer, et la première est celle à prendre si vous n’en prenez qu’une.
L’enregistrement joue en entier entre les sections parlées, et passe dessous pendant celles-ci. Tout ce qui s’y dit se trouve aux §02 à §04, avec ses sources.
Deux façons d’entrer : le documentaire (4:31, la chanson avec la lecture tissée dedans) · l’enregistrement seul (2:16). La narration par chapitres sur la console LCARS en est une troisième, distincte des deux.
J’ai vu le loup, le renard voter.
J’ai vu les pancartes dans les fenêtres,
Puis les pancartes se décrocher. Refrain J’ai vu le loup, le renard, le lièvre,
J’ai vu le loup, le renard voter.
Même chanson, nouvelles promesses,
Même bureau, nouveau papier. Couplet 2 Le loup dit : « Donnez-moi confiance. »
Le renard dit : « Faut négocier. »
Le lièvre regarde le calendrier :
« On vient pas juste de voter ? » Couplet 3 Minoritaire au parlement,
On compte les sièges, on compte le temps.
Cinquante-neuf, il en manque cinq,
Et déjà l’horloge fait tic-tac-tic. Couplet 4 Douze mois passent, quinze peut-être,
Dix-huit mois frappent à la fenêtre.
On ressort les pancartes du grenier,
Les mêmes couleurs, fraîchement imprimées. Pont Le loup revient.
Le renard revient.
Le lièvre soupire : « Ben voyons donc, tabarnak…
On retourne voter. » Refrain final J’ai vu le loup, le renard, le lièvre,
J’ai vu le loup, le renard revoter.
On change le bulletin, pas la chanson,
Puis on recommence au prochain tour. Sortie Québec : même chanson, nouveau bulletin.
J’ai vu le loup, le renard passer. Ce qui change Un verbe. Passer devient voter, puis revoter au dernier refrain. Le reste de la forme est intact : même mètre, même répétition, même position du mot à la rime. Le mot que la chanson fait travailler Bulletin porte les deux sens à la fois : le bulletin de nouvelles et le bulletin de vote. « On change le bulletin, pas la chanson » se lit dans les deux registres, et c’est voulu. Ce qui est vérifiable Deux choses seulement, et elles sont au §03 et au §04 : cinquante-neuf sièges sur cent vingt-sept, cinq de moins que la majorité; et une horloge que le Québec a mise à l’épreuve trois fois, pour entre dix-neuf et vingt et un mois.
Paroles transcrites de l’enregistrement. La colonne de droite n’est pas une traduction : c’est l’appareil de lecture, puisque la chanson est déjà en français.
§02 · Un air plus vieux que le bulletin
La mélodie empruntée n’est pas un ornement. J’ai vu le loup, le renard, le lièvre est une chanson-type, c’est-à-dire une famille de chansons plutôt qu’une composition unique, qui survit en langue d’oc, en langue d’oïl, en cadien et en breton, sans version originale récupérable parce qu’elle s’est transmise de bouche à oreille.vérifié La version bourguignonne est datée du quinzième siècle dans le pays de Beaune, et son air est une parodie du Dies iræ liturgique, le plain-chant du Jugement dernier.vérifié
Ce que décrit le texte bourguignon, c’est un paysan musicien arrivé à une fête donnée par les notables du lieu, et les notables n’y sont pas nommés. Ils n’apparaissent que sous forme d’animaux.analyse La chanson se termine sur un seul mot latin, Miserere. Une lecture qui circule largement avec elle, et que cette Édition porte comme interprétation folklorique attribuée plutôt que comme un fait, veut que le loup, le renard et le troisième animal représentent les pouvoirs qui avaient le droit de prélever : la couronne, le seigneur et l’Église, le paysan restant dehors sans rien d’autre que la vue.
La chanson parlait déjà de regarder ceux qui prennent s’amuser. On n’y a ajouté qu’un bulletin.
Le temps qu’elle arrive au Québec, elle est réduite à presque rien. La tradition acadienne et québécoise en garde deux vers, J’ai vu le loup, le renard, le lièvre / J’ai vu le loup, le renard passer, chantés en tapant du pied pour faire danser.vérifié Deux vers : on les a vus, et ils sont passés. Rien sur qui ils sont, rien sur ce qu’ils ont fait, aucune plainte et aucun verdict. Seulement qu’on les a vus, et qu’ils sont passés.
Mettez la nouvelle version là-dessus. Elle garde exactement la forme à deux vers et remplace le dernier verbe. Passer devient voter, et au refrain final voter devient revoter. Le reste de la chanson n’a pas besoin d’être réécrit pour accueillir le changement, et c’est là le constat : une forme bâtie au quinzième siècle pour décrire le fait de regarder le pouvoir s’amuser accueille une élection moderne sans la moindre couture.
§03 · Ce que la chanson compte
Le troisième couplet est celui qui contient des chiffres. Minoritaire au parlement, on compte les sièges, on compte le temps. Cinquante-neuf, il en manque cinq.
Les deux moitiés sont exactes. Le Parti québécois a remporté 59 des 127 sièges de l’Assemblée nationale le 5 octobre 2026. La majorité est à 64. Il en manque cinq.vérifié Il les a remportés avec 28,02 % des voix, ce qui est le sujet du dossier compagnon : la conversion des voix en sièges est elle-même la machine, et l’Édition · Le Pendule la lit au complet, y compris le parti qui a obtenu 13,35 % et aucun siège.
La chanson ne parle pas de cette partie-là, et elle n’a pas à le faire. Son intérêt porte sur l’autre compte, dans le même vers : on compte le temps. Une législature minoritaire est un total de sièges auquel une horloge est attachée, et l’horloge est le sujet du quatrième couplet.
§04 · L’horloge
L’estimation de la chanson, c’est douze mois, quinze peut-être, dix-huit qui frappent à la fenêtre. Le Québec a connu exactement trois gouvernements minoritaires dans son histoire avant celui-ci, de sorte que l’estimation peut simplement être vérifiée contre la totalité d’entre eux.
Le détail qui complète le tableau est dans la loi. Le Québec a fixé la date de ses élections générales en 2013 : la Loi électorale prévoit désormais que les élections générales qui suivent l’expiration d’une législature ont lieu le premier lundi du mois d’octobre de la quatrième année civile suivant celle du dernier scrutin.vérifié Pour la législature élue le 5 octobre 2026, cette date est le 7 octobre 2030.
Le même article dit ensuite ceci, dans son propre texte : « Le présent article n’a pas pour effet de porter atteinte au pouvoir du lieutenant-gouverneur de dissoudre l’Assemblée nationale avant l’expiration d’une législature. »vérifié La date fixe est fixée dans la phrase qui l’annonce et libérée dans la phrase suivante.
Et la paternité du texte mérite d’être dite platement, sans en tirer de mobile. La disposition à date fixe a été adoptée en 2013, sur un projet de loi déposé par le gouvernement minoritaire élu en septembre 2012.vérifié Ce gouvernement est retourné devant le peuple en avril 2014, dix-neuf mois plus tard et deux ans et demi avant la date que sa propre loi avait fixée.
§05 · Les pancartes
Le premier couplet regarde les pancartes monter dans les fenêtres puis se décrocher. Le quatrième les regarde ressortir du grenier, les mêmes couleurs, fraîchement imprimées. C’est l’image sur laquelle toute la chanson est bâtie, et c’est la seule chose en elle qui ne peut pas être vérifiée, parce que ce n’est pas une affirmation. C’est une scène.
C’est aussi, dans une rue, la seule chose qui date quoi que ce soit. Enlevez les pancartes et un pâté de maisons montréalais est presque intemporel : les mêmes escaliers de triplex, le même dépanneur du coin, les mêmes gens qui partent travailler. Les pancartes sont le seul élément qui apparaît, annonce une année, puis se range dans un placard. Et c’est le seul élément qu’on réimprime.
La seule chose datable dans la rue est celle qu’on réimprime.
C’est pour cela que le couplet sert de charnière. Les pancartes marquent le temps, de sorte que les regarder monter, se décrocher et remonter est une façon de regarder l’horloge du §04 sans lire un article de loi. Qui a vécu quatre élections québécoises a vu les mêmes fenêtres porter quatre couleurs différentes, et rien d’autre sur le pâté de maisons n’aura assez changé pour qu’on le remarque.
Rien dans cette section ne prouve quoi que ce soit, et rien n’y est offert comme preuve. Les constats de ce dossier sont au §03 et au §04, où chaque chiffre a sa source. Celle-ci est la part de la chanson qui est simplement vraie à regarder.
§06 · Ce que cette Édition n’est pas
Ce n’est pas une prédiction. Rien ici ne dit que le gouvernement élu le 5 octobre 2026 tombera, déclenchera hâtivement, ou durera. Trois cas antérieurs autour de vingt mois forment un motif et non une loi, l’échantillon est de trois, et le plus ancien date de 1878.
Ce n’est pas un plaidoyer voulant que le gouvernement minoritaire soit un défaut. Une assemblée où aucun parti ne peut agir seul est un résultat démocratique parfaitement ordinaire, et c’est sans doute la seule lecture honnête d’une pluralité de 28 %. La critique du dossier compagnon va dans l’autre sens : ce qu’on y reproche, c’est un système qui fabrique d’ordinaire une majorité à partir d’une minorité, et 2026 est le cas plus rare où il ne l’a pas fait.
Ce n’est pas une prétention voulant que la loi à date fixe soit une ruse. La clause libératoire existe parce qu’un régime parlementaire ne peut pas fonctionner sans le pouvoir de dissoudre, et la retirer créerait un problème pire que celui qu’elle règle. L’observation est plus étroite : une date fixe que peut déplacer la personne qu’elle contraint est une convention, non une contrainte, et il faut la décrire comme telle.
Et ce n’est pas une lecture prophétique de la chanson d’origine. Une ronde du quinzième siècle sur des notables en fête ne parlait pas d’élections. Le propos est inverse et plus modeste : la forme a survécu, la substitution a coûté un mot, et rien d’autre n’a eu besoin d’être réécrit.
- § Appuis
- vérifié La chanson : « Même chanson, nouveau bulletin », par @flipkoin, 2026, réalisée avec Suno, publiée ici intégralement. Les paroles imprimées au §01 sont transcrites de l’enregistrement lui-même.
- vérifié La chanson traditionnelle est une chanson-type qui survit en langue d’oc et en langue d’oïl, sans version originale récupérable : Patrice Coirault et alii, Répertoire des chansons françaises de tradition orale, t. III, Bibliothèque nationale de France, 2007, ch. 13. https://fr.wikipedia.org/wiki/J’ai_vu_le_loup,_le_renard,_le_lièvre
- vérifié La version bourguignonne : un paysan musicien à une fête de notables désignés uniquement par des figures animales, close sur le seul mot latin Miserere; mélodiquement une parodie du Dies iræ liturgique, parodie dont l’origine remonterait au quinzième siècle dans le pays de Beaune. Henri-Irénée Marrou, Livre des chansons, ou Introduction à la connaissance de la chanson populaire française, 1944; aussi Jean-Luc Tamby, Aux marches du palais.
- vérifié La tradition québécoise et acadienne n’en garde que deux vers, « J’ai vu le loup le renard le lièvre / J’ai vu le loup, le renard passer », chantés en tapant du pied pour faire danser. Georges Delarue et Geneviève Massignon, Trésors de la chanson populaire française. Autour de 50 chansons recueillies en Acadie, Éditions de la Bibliothèque nationale de France, 2014, p. 249–251. https://books.openedition.org/editionsbnf/509
- attribué La lecture du loup, du renard et du troisième animal comme la couronne, le seigneur et l’Église, les trois pouvoirs autorisés à prélever, est une interprétation folklorique largement répandue. Elle est portée ici comme interprétation, non comme lecture établie du texte, et rien dans cette Édition n’en dépend.
- vérifié 59 sièges sur 127 pour le Parti québécois le 5 octobre 2026, avec 28,02 % des voix; la majorité est à 64. Résultats préliminaires d’Élections Québec, 127 circonscriptions sur 127; voir l’Édition · Le Pendule pour le tableau complet et la copie archivée du flux.
- vérifié Les trois gouvernements minoritaires antérieurs du Québec et leur durée. Joly de Lotbinière : premier ministre à partir du 8 mars 1878; le scrutin général du 1er mai 1878 a renvoyé 32 conservateurs, 31 libéraux et 2 conservateurs indépendants, de sorte que le parti au pouvoir détenait moins de sièges que l’opposition; le gouvernement est tombé sur une motion de censure après la traversée de cinq libéraux, et Chapleau a été appelé le 31 octobre 1879 (19,8 mois). Charest : scrutin du 26 mars 2007 (PLQ 48 sur 125), scrutin suivant le 8 décembre 2008 (20,5 mois). Marois : scrutin du 4 septembre 2012 (PQ 54 sur 125), scrutin suivant le 7 avril 2014 (19,1 mois). Dates de scrutin et sièges : Bibliothèque de l’Assemblée nationale du Québec, « Élections au Québec depuis 1867 ». 1878 · 2007 · 2012
- loi Loi électorale, RLRQ c. E-3.3, art. 129 : les élections générales qui suivent l’expiration d’une législature ont lieu le premier lundi du mois d’octobre de la quatrième année civile suivant celle du dernier scrutin; et « Le présent article n’a pas pour effet de porter atteinte au pouvoir du lieutenant-gouverneur de dissoudre l’Assemblée nationale avant l’expiration d’une législature. » Modifié par 2013, c. 13, a. 3 (et 2021, c. 37, a. 40). https://www.legisquebec.gouv.qc.ca/fr/document/lc/e-3.3
- analyse Durées calculées à partir des dates ci-dessus (jours divisés par le mois moyen de 30,4375). La date du 7 octobre 2030 est le premier lundi d’octobre 2030, par application de l’article 129 à une législature dont le dernier scrutin était le 5 octobre 2026. La paternité de la modification de 2013 est énoncée comme un fait sur l’origine du projet de loi; aucun mobile n’est attribué à ce gouvernement, ni pour l’avoir adoptée ni pour être parti plus tôt.